Europe 2026...
Europe 2026 : ne pas s'aveugler et faire face à l'urgence...
Dans cet article, Philippe Herzog apporte sa réflexion dans une actualité qui suscite beaucoup d’émotion et d’inquiétude. Il contribue ainsi au débat où différentes positions s’exposent et s’opposent. Il dénonce les propos lénifiants qui masquent les problèmes à résoudre freinant ainsi les engagements indispensables pour changer le cours des choses. II nous propose une analyse lucide et reste inlassablement confiant dans un avenir meilleur pour peu que les sociétés se remettent en question et se mettent en mouvement.
Confrontés à des bouleversements géopolitiques et sociétaux, les États européens et l’Union masquent difficilement la réalité de leur crise politique. Certes, un début de prise de conscience a eu lieu en 2025 et Mario Draghi a mis en évidence un « péril existentiel ». Mais beaucoup de dirigeants politiques ont tenu des propos lénifiants, voulant faire croire qu’enfin l’Union se réveillait. Et certains dirigeants de la société civile font preuve d’aveuglement. Ainsi, dans ses vœux pour 2026, le président de la Fondation Robert Schuman se réjouit que l’Europe ait appris de son histoire, puisse être fière de ses messages, et il l’imagine en phare du 21ème siècle, capable même de sauver l’Amérique. Par contre, des associations comme Confrontations Europe ou l’ARRI appellent à une clarification des objectifs d’autonomie stratégique et à mettre en cohérence les actes, la volonté et les réalités. Prolongeant mes travaux « Pour que l’Europe ne sorte pas de l’histoire », et alors que l’année 2026 démarre en trombe avec les nouvelles initiatives de Donald Trump, je souhaite ici souligner l’urgence de donner sens à l’action géopolitique, consolider l’économie, et changer de méthode pour diriger efficacement l’Europe.
Bâtir une force géopolitique pour la paix et la coopération
En regard des démonstrations de force et des développements de la puissance des États-Unis et de la Chine, la géopolitique européenne est inefficace ou même insignifiante face à la multiplication des foyers de conflit dans le monde. Elle prétend être ou devenir aussi une puissance mais elle ne fait que prôner le respect d’un droit international pourtant miné par l’extension des zones de non-droit. Et alors que le système onusien et des institutions internationales est en déshérence, l’Union n’avance aucune doctrine ni projet de réforme.
La sécurité étant un défi stratégique majeur, l’UE a décidé de se doter d’une défense commune et veut mobiliser des masses de ressources pour l’armement. Mais cette politique se heurte à des divisions profondes entre États et ne serait en place que dans plusieurs années au mieux. Encore faudrait-il prendre la mesure des conditions d’une autonomie véritable. Maitriser le renseignement est essentiel, or en la matière nous sommes dans une dépendance absolue envers les Américains. Un des responsables européens pour la cybersécurité a déclaré « Europe has lost the internet » : toutes les grandes infrastructures numériques sont sous le contrôle des grandes firmes américaines. Doter l’Union d’une capacité autonome de partage et traitement des données devrait être une priorité non seulement pour la sécurité mais aussi pour une maîtrise sociale et publique de l’intelligence artificielle et de ses applications civiles.
Une politique de défense et sécurité exige une claire vision des buts à atteindre. Il y a urgence pour la paix en Ukraine et c’est Trump qui a pris l’initiative d’une négociation. L’UE voulait que d’abord l’Ukraine « gagne la guerre », maintenant elle rame pour trouver place à la table. Manifestement Poutine entend poursuivre son offensive avec la bienveillance de Trump.
Celui–ci demande à l’Europe d’assumer les coûts de la sécurité de l’Ukraine mais il veut préserver une coopération des États-Unis avec la Russie, afin de bien défendre ses intérêts stratégiques face à la Chine et de se placer dans l’exploitation des ressources du grand Nord. De son côté, l’Europe néglige le fait que la solution au drame ukrainien impactera tous les peuples du continent, du Moyen-Orient, et bien au-delà.
L’urgence est d’obtenir un cessez-le-feu mais Poutine exige que la négociation vise d’emblée une solution durable en fonction de ses propres intérêts. L’Union européenne devrait faire valoir à Trump que ceci n’étant pas acceptable, il faut obtenir un gel du conflit. Mais ceci implique d’accepter des concessions territoriales aux Russes de fait mais non en droit. Si l’Europe veut vraiment offrir un soutien structurel à la nation ukrainienne, et honorer sa promesse, elle devrait sans retard clarifier sa conception du processus d’adhésion de l’Ukraine à l’Union. Il ne faut pas cacher le fait que ceci soulève de très difficiles enjeux d’acceptation par les sociétés des différents États membres et paraît impensable sans une refondation de l’Union elle-même. La géopolitique de l’UE ne se confondra pas simplement avec les vœux de Zelinsky. Désigner sans relâche la Russie comme l’empire du mal et agiter la peur d’une invasion à l’ouest de l’Europe n’est pas raisonnable. Défendre notre sécurité, ce n’est pas fermer la porte à de futures coopérations avec les Russes. Condamner les membres de l’UE à vivre pendant des décennies avec une hostilité et une insécurité constantes à ses frontières de l’Est serait un facteur majeur de déclin et de désintégration.
De façon générale, la vision géopolitique de l’Europe ne peut ni ne doit consister en autre chose que devenir une force de paix et de coopération dans le monde. La multiplication des guerres risque fort de déboucher sur une guerre mondiale dont la Russie de Poutine ne serait pas la seule responsable.
Consolider l’économie européenne et se préparer à la prochaine crise de l’économie globale
Les enjeux géopolitiques et géoéconomiques sont inextricablement liés. Nous savons que l’économie européenne est prise en étau par les deux superpuissances. Elle doit être consolidée non pas seulement par une relance de l’intégration mais aussi et surtout par des solidarités internes profondément affermies. Et il ne s’agit pas seulement d’être plus compétitifs mais aussi et surtout de mieux répondre aux préoccupations croissantes de nos populations en matière de pouvoir d’achat et d’accès aux services essentiels. En 2025, l’aveuglement de la classe politique et de la société française face au surendettement a hypothéqué notre avenir. Et l’UE n’a même pas organisé un débat public approfondi pour répondre à l’alerte du rapport Draghi et à ses propositions.
Ce n’est pas tout. Faire l’autruche face aux dysfonctionnements et périls que génère l’économie globale n’est pas acceptable. Le Financial Times lui-même n’est pas un adepte des propos lénifiants. Ce journal ouvre l’année 2026 avec un long article de John Plender « How the bubble bursts » (Comment la bulle éclate). L’euphorie qui règne sur les marchés financiers en raison des perspectives de rentabilité exorbitantes des GAFAMs, nourrie par l’intelligence artificielle et associée à l’adhésion des grands investisseurs à la politique de Trump, contraste avec la passivité des Européens.
Il ne s’agit pas simplement de « spéculations irrationnelles », mais d’un gigantesque effet de levier dont disposent les grandes firmes globalisées avec accès à un crédit illimité pour doper la valeur de leurs patrimoines et leurs profits. Cette bulle éclatera, c’est certain, mais on ne sait pas quand. Probablement au-delà de 2026 estime Plender mais il ajoute qu’un scénario de crise d’ampleur comparable à celle de 1929 est plausible. Il faut aussi souligner qu’une guerre des monnaies commence. Quand la crise éclatera le moment venu avec ses impacts douloureux sur nous-mêmes, il ne suffira pas de dire que c’est la faute aux Américains !
Alors que les États-Unis font payer durement l’accès à leur marché et que la Chine exporte encore plus massivement vers l’Europe, l’Union cherche à se protéger. La mise en place d’une taxe carbone aux frontières est une bonne nouvelle mais il faut dans l’urgence bâtir un marché financier intégré et une Union de financement au service d’une stratégie industrielle. L’objectif est de créer un « camp de base » pour les entreprises européennes sur le marché mondial (l’association Confrontations l’avait déjà proposé en l’an 2000). Planifier des investissements massifs dans les infrastructures humaines et productives essentielles est nécessaire. Et il faut se doter d’un véritable budget européen, il est illusoire de croire qu’un emprunt européen suffirait à la tâche. Pour le moment, l’Allemagne domine l’Union, relayée par la Présidente de la Commission, en privilégiant ses propres intérêts nationaux.
Changer la « gouvernance » de l’Union et rassembler les Européens
Les Européens ne sont pas actuellement capables de faire face ensemble aux grands défis de l’époque, et la responsabilité des institutions de l’UE ne peut plus être ignorée. Ses dirigeants se posent en défenseurs de la démocratie alors que le délabrement de nos régimes politiques nationaux se conjugue avec une gouvernance technocratique de l’UE. En fait celle-ci est a-démocratique, et nos États l’ont voulu ainsi. L’enflure des règles et des normes tient lieu de façon de penser et d’agir. Et je mets en garde contre des propositions de réformes dont on parle actuellement telles que la généralisation du vote à la majorité qualifiée et la création d’un droit d’exclusion d’un État membre en visant par exemple la Hongrie. L’entente ne s’obtiendra pas ainsi et les gêneurs ne sont pas simplement dans la périphérie mais au cœur des « grands » États fondateurs. Un jour viendra où l’Union se recomposera sans doute, mais le souci premier doit être de rassembler les Européens et créer une gouvernance plus efficace et plus démocratique.
La question de la méthode est de nouveau posée et l’on doit faire retour à celle qu’énonçait Jean Monnet : « nous ne coalisons pas des États, nous unissons des peuples ». Ceci exige un développement des solidarités concrètes, donc des institutions enracinées partout où les gens vivent et travaillent.
Depuis plus de vingt ans, la formation d’une identité européenne n’est plus un désir ni un combat. Les citoyens acceptent de rester dans l’Union par simple convenance. Du côté des dirigeants politiques on proclame des valeurs communes mais il n’y a nul projet fédérateur, nul effort de mémoire et d’éducation qui puissent nous rassembler et nous transcender.
Une comparaison avec les États-Unis me paraît utile, non pour les imiter bien sûr mais pour rappeler qu’en définitive, pour vivre ensemble et imaginer l’avenir, il faut croire en nous-mêmes et construire un peuple. La bataille pour redéfinir l’identité américaine a déjà commencé. Les dénommés « Heritage Americans » sont porteurs d’un nationalisme ancré dans le sang et dans le sol, ils s’opposent aux partisans d’une nation ouverte qui continuerait à être une terre d’immigration. Mais des deux côtés, être Américain n’est pas simplement une question factuelle mais de croyance. Croire en l’Amérique comme en soi-même, c’est l’aimer et garder confiance.
Pour l’Europe, et dans une première étape, il faut changer la « gouvernance » pas seulement à Bruxelles mais aussi chez soi. En France confier notre politique européenne au seul président de la République, et comme si c’était une politique étrangère comme les autres, c’est nous condamner à une impuissance collective. Cette politique nous concerne tous et c’est un des sujets majeurs à débattre dans la préparation des élections présidentielles de 2027. Au niveau de l’UE, changer la gouvernance c’est créer une autorité politique plus efficace et qui rende des comptes en sollicitant la participation des citoyens. J’avance des propositions en ce sens dans mon dernier essai. La Commission ne doiplus être confondue avec un gouvernement. Il faut envisager une démocratie plurinationale et partenariale. L’UE gagnera ainsi en visibilité et en attractivité dans le monde.
Bien avant les élections au Parlement européen de 2029, le débat doit s’engager pour une refondation. Une société civile proactive doit donner l’exemple, dont les entreprises, les travailleurs et les collectivités qui devront concevoir et développer eux-mêmes les coopérations nécessaires.
Conférer aux peuples européens le pouvoir de se confédérer en liberté et en responsabilité est la voie à emprunter maintenant pour qu’une fédération européenne riche de leurs diversités voie (peut-être) le jour.
Philippe Herzog, économiste et homme politique
le 7 janvier 2026
www.entretiens-europeens.org
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