Le suicide de l'Amérique
par François Heisbourg,
conseiller spécial à la Fondation pour la recherche stratégique.
Déjeuner débat du 21 octobre 2025
Nous assistons à un basculement du monde multifactoriel qui n’est pas dû uniquement à l’élection de Donald Trump en 2024 et au retour de la guerre en Europe depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022.
Quelques éléments sont à noter : l’abandon de dizaines d’années de prospérité allemande liée à une énergie russe « low-cost », de défense américaine « low-cost » et d’un accès privilégié au marché chinois ; les États-Unis sont la seule puissance qui peut agir aujourd’hui partout à l’échelle planétaire.
Pourquoi parler de « suicide » à propos de l’empire américain ou même de « suicide assisté » sous l’impulsion de ses adversaires (Russie, Chine) ?
Principales caractéristiques de l’empire américain depuis 1940 :
- c’est un empire militaire ;
- c’est un empire bâti autour de la notion d’alliance sous la pression de ses partenaires ;
- d’où sa force diplomatique et stratégique.
Mais Donald Trump a une conception « dévalorisante » de la notion d’allié qui est uniquement fonction de la puissance du pays concerné. L’exemple des relations avec le Danemark (sans doute l’un des États les plus pro-américains) est révélateur : dès le lendemain de son élection, Donald Trump réclame le Groenland. Il n’a aucune considération pour sa Première ministre, Mette Frederiksen.
En outre, pour les États-Unis, l’Union européenne est perçue comme ayant été créée « contre » eux. Et donc on peut considérer que le « suicide » américain a commencé avant Trump, et se poursuivra après lui.
Les États-Unis ont conservé « l’instinct d’empire » jusqu’à l’effondrement de l’URSS.
Janvier 2003 constitue une « césure » avec la guerre d’Irak. Les alliés européens ont été « sommés » de rejoindre l’aventure américaine. L’intégrité de l’Alliance atlantique est moins importante que les « spots stratégiques ».
Durant la période d’Obama, on assiste à des opérations plus ou moins secondaires, telle que la guerre de Libye. Après une semaine, les Américains ne sont plus en première ligne mais restent en soutien avec l’Otan pour le renseignement. En 2013, en Syrie, Obama abandonne la « ligne rouge » et le vide stratégique est aussitôt rempli par les Russes. C’est le signal du repli américain du Moyen-Orient.
Quelques points communs aux présidences Obama, Biden, Trump : ils veulent arrêter les guerres incessantes ; ils sont sur une trajectoire de repli, de prise de distance.
La présidence Trump II a un fonctionnement différent de la période Trump I. Durant son premier mandat, ses marges de manœuvre étaient limitées, « l’État profond » l’a bridé. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.
La personnalité de Trump. Il n’est pas aussi fantasque qu’on nous le présente ; il ne manque pas forcément de vision à long terme. Sur les grands sujets, on peut constater une continuité, depuis les années 80, tout particulièrement dans sa vision du commerce international et sa volonté de ne pas entrer en guerre (il était opposé à la guerre du Vietnam ; il était hostile à la guerre en Irak). Il a négocié le retrait américain d’Afghanistan. Il n’a pas envoyé de soldats en Iran. Faut-il y voir des motifs moraux et pas seulement utilitaires ?
Continuité également dans sa conception des relations internationales : les puissances alliées sont des faibles, des parasites pour Trump. Au contraire, il a une fascination pour l’empire soviétique/russe et pour Poutine. Xi Jinping ne risque pas d’être traité comme Zelensky…
Il connaît le sujet des armes nucléaires, même s’il peut dire un fait et son contraire dans la même phrase.
Trump n’est pas un homme « transactionnel ». Ce serait plutôt un « vandale » transgressif. Il va créer un rapport de force pour montrer qu’il est le meilleur. Il est égocentrique et se préoccupe toujours de l’image qu’il veut projeter.
Aujourd’hui que dire au quart du mandat ? Envisager un troisième mandat ? Comment ? Mystère... Tout dépendra de la position de la Cour suprême. Jusqu’où les États-Unis resteront-ils une démocratie libérale ?
Trump n’est pas un idéologue. Dans son entourage, l’idéologue, c’est J.D. Vance (cf. le discours à la conférence de Munich le 24 février 2025). Avec humour, François Heisbourg nous dit qu’il « aurait voulu être ailleurs » pour ne pas entendre ces propos, même si J.D. Vance n’a pas cité la France dans ses critiques.
Qui accèdera à la tête des États-Unis en 2029 ? Les Démocrates ont atteint leur niveau de crédibilité le plus bas depuis les années 1930. Il ne semble donc pas y avoir actuellement d’alternative démocrate crédible.
Conclusion
Il est toujours difficile de « rétablir l’empire », que ce soit pour les États-Unis ou pour la Russie de Poutine. D’où quelques espoirs pour l’avenir de l’Union européenne pour « éviter de devenir la victime collatérale du suicide assisté ». Mais « la pente est raide et la route longue » pour paraphraser Jean-Pierre Raffarin…
Points évoqués lors du débat qui a suivi la présentation de François Heisbourg.
La guerre en Ukraine
Les tentatives de médiation pour régler le conflit en Ukraine n’ont eu aucun résultat pour l’instant. Poutine a la capacité de « durer », il n’a pas de véritable opposition intérieure, et il a des moyens militaires suffisants pour continuer.
Pour Trump, l’obtention du prix Nobel de la paix est essentielle. Reste à savoir quelle sera son interprétation de l’article 5 de l’Otan (cet article précise qu’une « attaque armée contre l’une ou plusieurs [parties] survenant en Europe ou en Amérique du Nord sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties »).
Pour Zelensky, la situation est compliquée, il manque d’hommes, et le temps joue pour la Russie.
L’Europe pourrait remplacer l’aide américaine en Ukraine mais parviendra-t-elle à la mettre en œuvre ?
Quel avenir pour les États-Unis ?
Deux questions : quelle sera la réaction des institutions ? comment vont réagir les citoyens face aux difficultés qui s’annoncent au quotidien ? Les élections de midterm seront un indicateur (en général, le parti au pouvoir perd des plumes aux midterms).
En politique intérieure, la question se pose de savoir si le système bipartisan va continuer à fonctionner. Les questions internationales n’ont jamais été la préoccupation majeure aux États-Unis, à quelques exceptions près : l’entrée en guerre du Japon à Pearl Harbour ; la crise de Cuba ; le 11 septembre.
On pourra lire utilement le livre (bien écrit) de J.D. Vance (Hillbilly Elegy) : il permet de comprendre pourquoi les démocrates ont perdu.
Après Trump ?
La menace russe devrait-elle être gérée par les Européens seuls ? Les États-Unis se désinvestiraient du secteur « recherche et développement » et ce serait donc à l’Europe de récupérer les talents.
Et la Chine ?
La Chine est la seule à avoir résisté à Trump sur le volet « droits de douane ». L’industrie américaine de la défense ira mal si la Chine interdit les exportations de terres rares.
Notes d'Hélène Mazeran
Le suicide l’Amérique, dernier ouvrage de François Heisbourg, a été publié aux éditions Odile Jacob le 25 juin 2025.
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