Où en est la globalisation ?
Conférence de Pascal Lamy, vice président du Forum de Paris sur la Paix et de la Fondation Jacques Delors Friends of Europe, ancien commissaire européen, ancien directeur général de l'OMC.
Les historiens du futur diront que la globalisation a été la grande affaire des dernières décennies du XXème siècle et des premières décennies du XXIème siècle. Je crois que, ce faisant, ils décriront vraisemblablement une globalisation en plusieurs phases.
Je pense que l’on peut en distinguer trois, ce que je vais faire avant de poser deux questions plus ouvertes : celle de l’avenir de la globalisation et celle des implications pour nous, Européens, de l’évolution de ces grandes dynamiques mondiales.
Les trois phases de la globalisation
Je les ai vécues parfois dans la salle des machines, parfois à la passerelle, parfois entre-deux.
Phase 1 : l’expansion rapide
Elle correspond aux années 1970 jusqu’aux années 2005-2010 environ.
Ce n’est pas la première vague de globalisation dans l’histoire de l’humanité, mais elle a été particulièrement puissante. Elle a été portée par deux moteurs :
1. un moteur idéologique,
2. un moteur technologique.
Le moteur idéologique reposait sur un consensus mondial Nord-Sud sur les vertus de l’ouverture des échanges. C’était, pour simplifier, une logique ricardienne et schumpétérienne.
David Ricardo : si vous faites mieux que moi dans un domaine et moi mieux que vous dans un autre, nous avons un intérêt rationnel à échanger.
Joseph Schumpeter : la concurrence oblige les acteurs moins performants à se transformer, à innover, à réallouer leurs facteurs de production.
L’interdépendance était célébrée comme efficace. On oubliait parfois qu’elle est efficace parce qu’elle est pénible, et pénible parce qu’elle est efficace.
Le second moteur fut technologique. Comme dans les vagues précédentes, tout repose sur un saut dans les modes de transport et de communication, donc sur une réduction du coût de la distance.
Internet a réduit quasiment à zéro le coût de transmission de l’information.
La conteneurisation a multiplié par vingt ou trente l’efficience du transport maritime.
Des innovations plus modestes, comme la valise à roulettes ou le low-cost aérien, ont aussi profondément modifié les flux humains.
Cette période a été marquée par une baisse massive des droits de douane, passés d’environ 30-40 % après-guerre à 5-10 % dans les années 2000. L’OMC est créée en 1995.
Résultat : les chaînes de valeur mondiales se développent. Le commerce croît plus vite que le PIB mondial.
Phase 2 : le ralentissement
Elle s’étend approximativement de 2005-2010 jusqu’au Covid.
Le moteur idéologique commence à se fissurer.
D’abord pour des raisons sociales : la division internationale du travail a provoqué des chocs mal amortis, notamment aux États-Unis où le welfare state est faible.
Ensuite pour des raisons environnementales : la montée des préoccupations climatiques alimente les tensions Nord-Sud.
Puis la crise du Covid révèle la fragilité des chaînes de valeur.
Enfin, l’inflexion chinoise après 2010, avec un capitalisme d’État renforcé, pose des problèmes systémiques.
Pendant ce temps, le moteur technologique continue d’accélérer, notamment avec la digitalisation. Mais le monde numérique n’est pas homogène. Les préférences collectives divergent : régulation des données, intelligence artificielle, plateformes numériques. Contrairement à la sécurité aérienne, qui repose sur une norme mondiale, il n’existe pas de norme mondiale pour l’IA.
Durant cette phase, le ratio commerce/PIB se stabilise. Le commerce croît au même rythme que l’économie.
Phase 3 : la reconfiguration actuelle
Elle est marquée par la montée rapide des tensions géopolitiques.
La rivalité sino-américaine pour la première place mondiale structure désormais le système international.
Chacun se sent vulnérable face à l’autre.
Cette rivalité autorise ou accompagne d’autres conflits : Ukraine, tensions au Moyen-Orient, instabilité africaine.
On observe un recul rapide des démocraties, une montée des nationalismes et des polarisations politiques.
Dans cette phase, les vertus de l’interdépendance sont remplacées par la peur de la dépendance.
Le ratio commerce/PIB diminue. Le commerce continue d’augmenter en valeur absolue, mais moins vite que les économies nationales.
Deux grandes questions
Parenthèse ou basculement ?
Deux thèses s’affrontent :
● la thèse de la parenthèse : la tempête trumpienne se calmera, un deal sino-américain émergera ; la croissance reprendra le dessus.
● la thèse de la grande glissade vers un désordre mondial durable.
La différence majeure tient à la vulnérabilité des infrastructures critiques du capitalisme globalisé : câbles sous-marins, détroits maritimes, satellites. Tant que ces infrastructures tiennent, le système résiste.
Ma position
Nous sommes dans une phase de reconfiguration, pas de déglobalisation.
La constante demeure : la résilience du capitalisme de marché.
Si les États-Unis augmentent leurs droits de douane de 10 %, cela n’aura pas plus d’effet que des variations de salaires chinois ou du prix du pétrole.
Les marchés financiers ont contraint Trump à reculer à plusieurs reprises.
Le pouvoir économique pèse plus que le pouvoir politique.
Et pour l’Europe ?
La construction européenne a été conçue pour un monde différent.
Nos faiblesses sont visibles :
• démographie déclinante,
• croissance faible,
• retard technologique,
• absence de défense commune crédible.
Mais il reste quelque chose de profondément précieux dans le modèle européen : démocratie, État de droit, économie sociale de marché.
Le rêve européen de paix demeure pertinent, peut-être même plus que jamais.
Mais il suppose la puissance.
Cela implique :
• des investissements massifs (digital, climat, défense).
• des débats stratégiques difficiles.
• une mobilisation politique.
Il faut partager davantage de rêves et davantage de cauchemars.
Le soutien à l’Union européenne reste élevé en moyenne, même s’il est fragile dans certains pays.
Il existe un capital politique à mobiliser.
Pour ceux qui se sentent encore engagés, c’est un combat à mener.
Pascal Lamy
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