RSF 120 - MARS 2011

*******

 

DES TEMPS INCERTAINS…

par Jean Michel Fauve, président d’ARRI

 

Il a quinze ans, un ministre influent du gouvernement algérien de l’époque me confiait en privé : « d’ici quelque temps les pays du sud de la Méditerranée seront ingouvernables… à cause des « paraboles » : regardez Alger, toutes les terrasses d’appartements en sont garnies. Les gens ne regardent que les chaînes de chez vous, leurs publicités et leurs défilés de mode. Nous ne pourrons pas satisfaire, en temps voulu, les envies ainsi créées dans notre peuple…». Depuis 1995, Internet a tissé sa toile… et j’ai toujours gardé en mémoire les propos de mon ami algérien. Prémonition ?

 

J’ai lu récemment, dans son ouvrage Comme deux frères, un propos d’Axel Kahn : « J’ai ouvert par deux fois une bouteille de champagne qui m’est restée en travers de la gorge : lors de la chute du maréchal Lon Lol à Phnom Penh en 1975 et de celle du shah à Téhéran en 1979… » Pol Pot allait succéder au premier et l’imam Khomeiny au second. Oui, l’amertume du breuvage est souvent en fond de bouteille. Sagesse ?
 

Il est très difficile de faire une prévision sur l’issue de la tempête qui souffle en Méditerranée. Comme en 1989, lors de la chute du mur de Berlin, les analystes et les voyants, nombreux à se réclamer d’une grande compétence en géopolitique, ont manqué de perspicacité. Devons-nous rester silencieux parce que nous risquerions de nous tromper. Précaution ?

 

Ces quelques réflexions nous invitent à l’humilité mais ne doivent pas nous interdire de tenter de comprendre ce qui s’est passé… et peut-être ce qui pourrait se passer. La première question a été de savoir qui était derrière ces soulèvements successifs à Tunis et au Caire et qui embrasent aujourd’hui Tripoli : Al-Qaida ? Les Frères musulmans ? L’Iran ? La CIA ? Le Mossad ? Aujourd’hui, s’est fait jour une certitude : c’est le peuple, en Tunisie d’abord, en Égypte ensuite, qui n’en pouvait plus d’être piétiné et qui a explosé. Ce n’est pas le petit peuple habitué à vivre dans la peur et la soumission. Non, à en juger par les images retransmises par Internet et les télévisions, ce sont les jeunes de 25-35 ans, diplômés mais chômeurs, sans logement, sans liberté, sans l’espérance d’un monde meilleur… prenant conscience de leur nombre et de leur force grâce aux stupéfiantes performances des nouvelles technologies. La révolution méditerranéenne aura été probablement la première révolution informatisée de l’histoire. Elle est, en elle-même, porteuse de modernité.

 

Évidemment restent les prédateurs et les peureux : certains sont sur place, beaucoup sont à l’étranger proche ou lointain : à Ryad et à Tel-Aviv mais aussi à la City et à Washington. Mais l’Histoire a souvent montré que rien ne pouvait aller, finalement, à l’encontre de la volonté des peuples.
 

Et pourquoi ne rêverions nous pas qu’ils découvrent une solidarité inédite, étendue à tout le bassin méditerranéen ? Peut-être cela constitue-t-il une finalité nouvelle et enthousiasmante à l’Union pour la Méditerranée !